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Entretien> Sur les chansons traditionnelles

Un puissant instrument de sauvegarde de notre langue

 

Le Quotidien « Le Renouveau » s’est entretenu avec Mgr Justin Baransananikiye, directeur de l’Institut de musicologie de Gitega à propos des chansons traditionnelles. Il a donné d’amples éclaircissements à propos du rôle de ces chansons dans notre culture.

 

DSC 0013Le Renouveau (R) : Quel est l'apport des chansons traditionnelles dans notre culture?

Mgr Justin Baransananikiye (Mgr J.B.) : Les chansons traditionnelles « Imvyino » sont le reflet même de l’art du chant et de la musique traditionnelle des Barundi. Dans l’une de ses études sur la musique traditionnelle burundaise, l’Abbé Jean-Baptiste Ntahokaja avait bien raison de dire : « Tout Murundi est musicien dans le cœur».
Dans la préface de mon nouvel ouvrage « Musiques traditionnelles, vocales et instrumentales du Burundi » à paraître prochainement, je souligne également à la fois le rôle, l’importance et l’apport de nos musiques traditionnelles, je cite : « La culture musicale burundaise est riche, variée, pleine d’inspirations et toujours créatrice d’expressions innovantes que seul le fin chercheur peut découvrir. Non seulement le Murundi chante et joue d’instruments musicaux divers, mais aussi il est lui-même une musique d’idées, de sentiments et de souhaits parfois mêlés de ses rêves vers une éternité qu’il ne définit jamais, mais qu’il désire vivement atteindre dans sa propre vision de l’univers. En effet, dans le Burundi traditionnel, le chant était toujours un discours très suivi et très écouté, raison pour laquelle son premier rôle est resté celui d’unir la société, de renforcer la cohabitation et la cohésion nationale, d’enseigner les vraies mais aussi grandes valeurs humaines reconnues et devant être possédées par tout un chacun. Une seule langue d’expression et des inspirations artistiques puisées dans les mêmes coutumes et mœurs du Nord au Sud et d’Est en Ouest, voilà encore des atouts qui ont fait de la musique traditionnelle burundaise une bannière de fierté et une souche d’une solide sérénité nationale ».
Les chansons traditionnelles burundaises ont en outre toujours constitué un puissant instrument de sauvegarde, de transmission, d’enseignement et de propagation de notre langue à travers les âges et générations qui se sont succédé. Il est étonnant et intéressant, par exemple, de constater qu’aujourd’hui, dans nos villages ruraux, l’on puisse chanter dans les mêmes termes les « Imvyino » des années très reculées de la monarchie burundaise ; je veux dire des époques de Ntare Rushatsi jusqu'à Mwambutsa Bangiricenge avant l’indépendance. Ici, il faut absolument saluer et donner un coup de chapeau aux vieux sages burundais qui ont bien transmis cette culture intacte aux nouvelles générations tant à l’intérieur du pays qu’en milieu urbain.

R : Peut-on dire que chaque région a son style, et quelles sont les instruments y appropriées?

Mgr J.B : Oui et non à la fois, parce que les échanges interculturels à l’intérieur du Burundi se sont faits et se font toujours de manière très rapide et facile, vu que notre territoire est géographiquement petit. Mais il demeure des spécificités musicales traditionnelles propres à certaines régions. Nous citerons, pour exemple, les chants et danses « Agasimbo » qui incarnent l’art musical inimitable du Buragane, l’ « Umuyebe » spécifique aux régions de l’Imbo et du Mumirwa, les chants et danses de l’”Umuganuro” ainsi que les chants et danses des “Intore” qui étaient à l’origine spécifiques de la région de la capitale royale Muramvya et ses alentours. Les chants liés aux divers métiers, les chants de danses de divertissement, les chants accompagnant les mariages et les naissances, se retrouvent partout comme s’ils appartenaient à toutes les régions du Burundi. Mais il y a également les chansons du culte d’”Ukubandwa” très peu connus d’ailleurs aujourd’hui sauf « Imvumero yawe ni yo ngomagoma » que nous avons développée et produite en 1977 à l’Orchestre national. Le déplacement des troupeaux lors de la transhumance (Ukugisha) et les rencontres dans les grands marchés régionaux, sont à la base de cette transmission rapide de nos chansons traditionnelles d’une région à une autre.
Dans mon livre cité plus haut, j’écris encore que : « Chez les Barundi, toute activité, toute cérémonie, toute scène de la vie, sont ouvertes et clôturées par leurs chants ‘imvyino’ et leurs instruments tant adorés, l’Inanga, l’Umuduri, l’Ikembe, la flûte, le tambour ‘Ingoma’, la poésie épique et pastorale, etc., et, bien sûr, les danses variées. La musique et le chant sont partout sur les hautes montagnes comme dans les plaines, telle une muraille puissante de protection qui garde jalousement le cœur de ce peuple… Réalité évidente, les Barundi ne se faisaient jamais cadeau d’instruments de musique ; cela n’était pas dans leur tradition. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils savaient que chacun, si pas chaque Rugo, devait en posséder un ou deux ou trois tout naturellement. Etait-ce un devoir? Nullement pas ; mais plutôt le recours à la possession d’un emblème national commun à une époque où le drapeau n’existait pas encore ».

R : Beaucoup de clubs de danses sont nés mais apparemment il n'y a pas de créativité. Pourquoi à votre avis?

Mgr J.B. : Remarquons d’abord que tous les clubs de danses se sont créés à Bujumbura la capitale en premier lieu. Ce facteur défavorise automatiquement la facilité de pouvoir entrer en possession et d’exploitation profonde de la musique traditionnelle qui, elle, abonde dans nos collines à l’intérieur du pays. L’on a recruté des jeunes danseuses nées et ayant grandi dans la capitale, sans leur avoir d’abord donner l’occasion d’aller s’imprégner des expressions originales de nos musiques traditionnelles sur les collines où ces musiques ont leur origine. Leur référence et leurs inspirations ne peuvent que rester accrochées aux sons musicaux modernes internationaux dans lesquels elles ont grandi.

R : N’y-a-t-il pas de défis que vous observez?

Mgr J.B. : Bien sûr, en tant que directeur d’un institut de musicologie dont la mission est de promouvoir la musique burundaise au respect de ses racines, je constate de nombreux défis liés surtout aux failles trouvées dans l’exploitation et la diffusion de cette musique aujourd’hui. Notre établissement culturel s’attèle en ce moment à inculquer aux jeunes l’art musical et lyrique réel de nos ancêtres. Mais il faudrait que beaucoup plus de jeunes viennent à l’institut pour apprendre la science de l’art de composer et de chanter de nos ancêtres. Notre département de recherches ethnomusicologiques est d’ailleurs en train de découvrir de nombreuses expressions musicales inédites dans le Buragane, le Bweru, le Kumoso et le Buyogoma qu’il faudra enseigner aux générations des musiciens et chanteurs burundais d’aujourd’hui.

R : La nouvelle technologie n'a-t-elle pas bloqué son originalité au niveau du son ?
Mgr J.B. : La nouvelle technologie comme je l’ai déjà dit ailleurs n’est pas mauvaise en soi, ce sont plutôt ses usagers qui ne l’utilisent pas sciemment et de manière correcte. Si nos chanteurs ne font que continuer à chercher à produire le son métal ou électronique à l’instar des vedettes nigérianes ou sud-africaines ou tanzaniennes, nous n’arriverons nulle part. Ils doivent plutôt adapter cette technologie à notre expression musicale traditionnelle, chose que je trouve très possible.

R : Quelle est la part de la jeunesse dans le développement de ces chansons?

Mgr J.B. : Les jeunes artistes et tous les jeunes en général sont innocents dans la problématique qui se pose à nos musiques aujourd’hui, parce qu’ils n’ont jamais été sérieusement formés ni instruits comme il faut dans cet art. C’est pour cette raison que je les invite à entrer à l’Institut de musicologie de Gitega pour y apprendre tout ce qu’il faut pour bien exercer ce métier. En effet, c’est sur eux que nous comptons pour prendre en mains le développement de la musique burundaise.

R : Avez-vous des projets pour les chansons traditionnelles?

Mgr J.B. : Absolument, j’en rêve et j’en meurs à tout moment. Mis à part les travaux de recherche que je conduis dans le domaine des musiques traditionnelles du Burundi à Institut de musicologie de Gitega, nous préparons sérieusement pour les jours à venir la tenue du premier festival des musiques traditionnelles du Burundi en vue de sélectionner des échantillons à développer et à lancer dans le programme international des musiques du monde. Mais il faudra bien sûr trouver d’abord des financements suffisants.

R : Comment les faire valoriser même au niveau de la sous-région ou ailleurs ?

Mgr J.B. : Justement, c’est par de tels événements musicaux de grande envergure auxquels nous comptons d’ailleurs inviter de grands artistes africains (notamment du Sénégal, de la Guinée, du Cameroun, du Mali) chevronnés dans le métier que nous ferons connaître nos musiques traditionnelles développées pour le marché de la chanson moderne. C’est encore, je le répète, l’objectif de ce grand festival en cours de préparation où 180 artistes traditionnels représentant les 18 provinces du pays ainsi que des troupes de chants et danses féminines prendront part.
Yvette Irambona

 

 

ENTRETIEN> L’image d’une femme artiste dans la culture Burundaise

L’art est un métier comme tant d’autres

 

Dans le temps, une femme artiste et surtout musicienne était considérée comme impolie, comme si elle n’était pas bien éduquée. Actuellement, les choses ont changé. L’art est un métier comme tant d’autres et l’artiste peut vivre de son art. Une femme peut être musicienne et à partir de la musique, elle donne des messages constructifs, des messages qui aident à changer l’image de la société et qui contribuent aussi au développement du pays.

 

Dans un entretien que Bruno Memba, président de l’Amicale des musiciens du Burundi a accordé, ce mercredi 27 avril 2016, à la rédaction du quotidien d’information Le Renouveau, il indique qu’il a commencé la musique en 1980. A cette époque, les musiciens étaient considérés comme des voyous, des délinquants, des consommateurs de stupéfiants, comme des gens non instruites et qui ne peuvent rien dans la société. Dans la société burundaise, voir une femme qui chante était tellement difficile. On la voyait comme une femme inconsidérée, comme une délinquante qui ne valait rien, on lui donnait des noms ayant une mauvaise connotation. Actuellement, comme les choses évoluent, certains commencent à comprendre que l’art est un métier comme tant d’autres et qui n’épargne personne. Ailleurs, les femmes chanteuses évoluent beaucoup et rapidement à côté des hommes, a-t-il signalé.

A partir de la chanson, il y a un message donné

M. Memba a précisé que dans notre pays, il y a une dizaine de femmes artistes regroupées en deux catégories. C’est-à-dire que nous avons des femmes qui chantent en spectacle « live » et d’autres qui chantent en play back. Ce qui empêche les femmes burundaises d’entrer dans ce métier, c’est souvent la culture et la mentalité de la population burundaise qui ne comprend pas qu’une femme peut être musicienne. Il a souligné qu’il faut que les gens comprennent qu’à partir de la chanson, il y a un message donné et accompagné par le son musical. Il a précisé qu’il y a des chanteuses burundaises qui, dans leurs chansons, donnent des messages qui aident à changer positivement l’image de la société et qui peuvent contribuer également au développement du pays.

La chanteuse Natacha a remporté le grand prix du festival Sica 2014

L’interlocuteur a indiqué que même si les femmes ont beaucoup des préoccupations dans leurs ménages, ce métier est facile pour elles. Ces dernières doivent se programmer. Elles cherchent le temps d’aller en studio avec d’autres musiciens, celui de faire des répétitions, de s’occuper de leurs enfants et d’autres tâches familiales. Il a donné l’exemple de la chanteuse Natacha qui est mariée et mère d’un enfant. Etre musicienne ne l’empêche pas d’accomplir les tâches ménagères et de présenter ses talents dans sa carrière musicale. L’interlocuteur a rappelé qu’en 2014, il était à Cotonou (Bénin) avec la chanteuse Natacha dans un festival international. Dans ce dernier, on avait invité 15 musiciens en compétition et il n’y avait que deux femmes seulement, notre chanteuse Natacha et une autre Ivoirienne. C’est notre chanteuse qui est sortie vainqueur, elle a remporté le grand prix du festival Sica 2014 (Stars de l’intégration et de la culture africaine) au niveau du Burundi. Il a précisé que ce n’est pas une question de femme ou d’homme parce que Natacha était en compétition avec 13 hommes. M. Memba a souligné que cela dépend des qualités que présente la chanson au niveau de la mélodie, du rythme mais aussi au niveau créatif.

Evoluer avec le temps

Selon M. Memba, il faut que les gens laissent ces mentalités. Il n’y a pas de sot métier, l’art est un métier comme tant d’autres et fait vivre pas mal de personnes. Il y a des femmes qui donnent des messages constructifs, qui donnent une bonne image du pays à travers leurs chansons. L’artiste peut vivre aujourd’hui de son art ou de son métier. Il a souligné qu’au Burundi, nous avons plus de 100 musiciens qui vivent de la musique et au niveau du monde business, la musique est placée au plus haut niveau. Elle fait partie des 3 grands business du monde. C’est comme dans le temps où on disait qu’une femme ne peut pas occuper un grand poste. Mais actuellement, on trouve qu’il y a des femmes qui sont des ministres, qui sont des députés etc. Ce n’est pas une question de femme ou d’homme, cela dépend des efforts que chacun peut fournir. Pour dire qu’il faut évoluer avec le temps. « Nous ne pouvons pas rester en arrière et continuer à dire qu’un artiste ne peut jamais vivre de son art, c’est déjà dépassé », a dit M. Memba, avant d’ajouter qu’une femme peut être musicienne et vivre de son art.

Emelyne Iradukunda

 
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